Tsubame, de Aki Shimazakia

(vol. 3/5 de « le poids des secrets »).

Ce roman, troisième d’une pentalogie, mais pouvant être lu seul, nous raconte l’histoire de Mariko, écartelée entre deux mondes et deux identités : le Japon ou elle vit, la Corée d’où sa mère était originaire.

Le livre oscille entre l’enfance de Mariko et sa vieillesse. Ce roman est marqué par les relations difficiles entre le Japon et la Corée : la mère de Mariko a dû quitter son pays, car ce dernier, occupé par le Japon, ne lui permettait pas de mener ses activités politiques. À la suite du tremblement de terre de 1923, qui détruisit Tokyo, les Coréens furent accusés de profiter du chaos, et d’empoisonner les puits. Pour soustraire sa fille à la vindicte populaire, la mère de Mariko s’arrange providentiellement pour se faire passer pour une Japonaise. Elle la met à l’abri dans un orphelinat dépendant d’une église, puis disparaît dans la capitale détruite par le feu. Jamais Mariko ne la reverra, et il ne lui restera de cette dernière qu’un journal en coréen, langue qu’elle ne comprend pas.

Dans la première moitié du roman, Mariko nous raconte son enfance, du grand tremblement de terre du Kanto à sa longue attente du retour de sa mère. Ses yeux d’enfants décrivent avec candeur le monde des adultes, et Aki Shimazaki pose avec justesse ses mots sur ce ressenti enfantin.

Ensuite, nous sommes propulsés dans le présent. Mariko est devenue grand-mère, tout le monde, ses enfants compris, pense qu’elle est japonaise. À la suite des questions de son petit fils (un moyen de présenter certaines informations que l’auteur avait déjà utilisé dans le premier tome de ce cycle) et d’un évènement de l’actualité, Mariko va pouvoir pour la première fois faire traduire le journal de sa mère, et découvrira ainsi l’identité de son père, comprenant alors pourquoi ce dernier était condamné à rester dans l’ombre.

Avec talent, Aki Shimazaki reconstitue le regard d’un enfant des années vingt sur le monde de l’époque, et en fait un parallèle saisissant avec celui d’une vieille dame qui a du mal à contenir, expliquant le titre du cycle, le poids des secrets de sa vie.

Ce roman de 120 pages se lit rapidement, car le récit est enlevé, d’une grande justesse de ton. Le vocabulaire utilisé est simple, à la fois volontairement, lorsque c’est Mariko enfant qui s’exprime, mais aussi à cause d’une certaine pudeur des sentiments typiquement japonaise.

Aki Shimazaki, née au Japon, vit à Montréal et écrit en français, ce qui nous permet de la lire sans traduction, ce qui est exceptionnel pour la littérature japonaise à laquelle elle appartient sans conteste.

Comme dans tous les « cycles » de Aki Shimazaki, on retrouve dans chaque volume de la pentalogie l’histoire de personnages ici juste rencontrés. Le premier volume, Tsubaki, s’attachait à Yukiko, amie d’enfance de Yukio. Le second, Hamaguri, à Yukio. Ici, il s’agit des secrets de la mère de Yukio, Mariko.

Le livre lui-même (édition poche) est réalisé « à l’économie » (comme toujours dans la collection Babel), en format poche, sur un papier très fin. Un glossaire en fin d’ouvrage précise le sens d’une quarantaine de termes japonais utilisés dans le texte.

L’éditeur, Actes Sud, propose une version brochée grand format 10×19 cm à 12€ 20, la version poche babel atteint 7,1 €. Il n’existe pas de version ebook, ce qui n’est pas plus mal vu qu’Actes Sud les propose à un tarif bien trop proche du papier : au moins, leur volonté d’empêcher la commercialisation de versions ebook est ainsi plus claire.

Hamaguri, de Aki Shimazaki

Vol. 2/5 de « le poids des secrets ».

Ce court roman, second d’une pentalogie, mais pouvant être lu seul, nous raconte la jeunesse de Yukio, enfant illégitime de la trop belle Mariko, et de ses deux amours : une petite fille qui jouait avec lui lorsqu’il n’agit que quelques années et vivait à Tokyo, puis, bien des années plus tard, la belle Yukiko, à Nagasaki, sa voisine, avec qui il a vécu ses premiers émois, et qui, brusquement, sans un mot, s’est éloigné de lui.

Enfant sans père connu dans le Japon des années 30, Yukio affronte, ainsi que sa mère, le mépris des autres enfants et des adultes. Il trouve un peu de réconfort dans le petit orphelinat où travaille sa mère. Elle y rencontrera un brave homme, M. Takahashi, chimiste, qui épousera Mariko et adoptera Yukio. Il leur faudra alors quitter Tokyo, et Yukio ne verra plus la petite fille qui jouait avec lui, et dont le père venait autrefois, sans qu’il comprenne pourquoi, visiter sa mère en secret.

Yukio a douze ans lorsque commence la seconde guerre mondiale pour le Japon. Sa vie va en être, bien entendu, bouleversée, mais malgré tout les changements les plus importants ne surviendront que bien plus tard, à la mort de sa mère, et c’est une vieille photo qui lèvera un coin du voile de ses origines, éclairant d’un nouveau jour sa jeunesse enfuie…

Aki Shimazaki reconstitue avec talent ce que peut comprendre du monde des adultes un enfant de l’époque de l’avant-guerre. Yukio se trouve sans le savoir pris au piège des relations difficiles entre sa mère et son amant, puis, à Nagasaki, son éveil à l’adolescence est évoqué avec beaucoup de délicatesse.

Si ce roman de 112 pages se lit rapidement, ce n’est pas seulement en raison de sa brièveté : le récit est bien mené, le développement des pensées de Yukio bien orchestré, et l’on se surprend à attendre impatiemment les évènements dont on ne sait que trop qu’ils vont conclure la guerre à Nagasaki, en 1945… mais qui ici feront le lien avec la période contemporaine où le passé sera mis en lumière par inadvertance.

Aki Shimazaki, née au Japon, vit à Montréal et écrit en français, ce qui nous permet de la lire sans traduction, ce qui est exceptionnel pour la littérature japonaise à laquelle elle appartient.

Comme souvent chez Aki Shimazaki, on s’attend à voir dans chaque volume de la pentalogie l’histoire de personnages ici juste rencontrés. Le premier volume, Tsubaki, s’attachait à Yukiko. Celui ci à Yukio, dont il faut toutefois souligner que l’histoire se suffit à elle-même, celle de la construction difficile d’un homme et d’une enfance en partie volée.

Le livre lui-même (édition poche) est réalisé « à l’économie » (comme toujours dans la collection Babel), en format poche, sur un papier très fin. Un glossaire en fin d’ouvrage précise le sens d’une trentaine de terres japonais. 

L’éditeur, Actes Sud, propose une version brochée grand format 10×19 cm à 12€ 20, la version poche babel ayant vu ses tarifs augmenter de 7,5 % pour atteindre 7,1 €. Il existe aussi une version ebook au tarif (délirant comme souvent chez Actes Sud, qui montre ici sa volonté de freiner le marché de l’ebook en s’en mettant plein les poches, ou en décourageant les lecteurs) de 6,49 €.

Les mille automnes de Jacob de Zoet, de David Mitchell.

Ce roman d’aventures se déroule à Nagasaki, à la fin du 18e siècle. Le clerc Jacob y débarque afin de travailler dans la minuscule île artificielle de Dejima, seul poste permettant de commercer avec le Japon, alors coupé du reste du monde par sa stricte politique d’isolement.

L’honnête Jacob, venu faire fortune dans le but de mériter le cœur d’Anna, restée en Hollande, va bien vite s’apercevoir que Dejima est un nid de vipères : trafiquants à la nationalité douteuse, espions, interprètes approximatifs, voleurs et profiteurs y sont légion. Il y fait aussi la connaissance de l’humaniste Dr Marinus, qui a parmi ses élèves japonais une sage femme dont la moitié du visage est brûlé, Orito Aibagawa. Cette dernière ne laisse pas de marbre Jacob, qui a aussi fort à faire avec les manigances de ses chefs.

Orito va être enlevée par l’énigmatique et puissant Seigneur abbé Ennomoto, et se retrouver dans un mystérieux château où vivent des femmes souffrant de diverses infirmités. 

Comment Jacob pourrait-il aller à son secours, alors qu’il ne peut poser un pied au dehors de Dejima sans une autorisation expresse ? Un interprète amoureux d’Ortie s’y risquera à sa place, sans qu’il ne soit au courant… Mais il restera à affronter les manigances du magistrat de Nagasaki, Shiroyama, et celles d’un capitaine anglais bien décidé à forcer le Japon à commercer avec l’Angleterre, même s’il doit pour cela raser Dejima…

David Mitchell nous offre là un grand (700 pages) roman d’aventures, semant avec talent de nombreuses fausses pistes et déjouant avec brio les suppositions du lecteur. Il décrit extrêmement bien le contexte et les personnages, et a une profonde connaissance du mode de fonctionnement de la société japonaise de l’époque. D. Mitchell a vécu huit années au Japon, ayant enseigné l’anglais à Hiroshima, et est marié à une Japonaise ; et cette connaissance approfondie du japon transparaît à chaque page du roman.

La traduction de Manuel Berri est bien réalisée, et maintient le rythme enlevé de l’auteur. Les pages et les chapitres défilent sans longueurs, et la grande histoire (nous sommes à l’époque des guerres napoléoniennes) s’invite dans la petite île de Dejima et s’entremêle aux petites histoires de ses habitants.

Le livre lui-même existe en deux éditions :

L’édition broché (24 €), au format 14 x 22 cm, aux éditions de l’Olivier, imprimé en France en janvier 2012, est de bonne facture, écrit en caractères assez gros pour que la lecture en soit facile et agréable. C’est celle que j’ai lue.

L’édition poche, aux éditions points, au format 11 x 18, comprend 740 pages et ne coute que 3,56 €. Pourquoi s’en priver ?

Il est dommage qu’il ne soit pas mieux connu, d’autant qu’il a remporté le prix des écrivains du Commonwealth en 2011 et a été considéré à sa parution comme un des meilleurs livres de l’année par Time magazine et le New York Times.

Originellement, je me suis procuré ce roman car il se déroule à l’endroit où va se jouer l’intrigue de mon prochain livre (qui lui commencera trente années plus tard), mais j’y ai découvert avec plaisir une belle histoire, remarquablement contée.

Tsubaki, de Aki Shimazaki (vol. 1/5 de « le poids des secrets »).

Ce court roman, premier d’une pentalogie, est placé sous le signe de la seconde bombe atomique à avoir frappé le Japon, à Nagasaki, le neuf août 1945.

Nous y retrouvons une femme, Namiko, qui doit accomplir les dernières volontés de sa mère Yukiko, toute jeune fille en 1945, qui survécut à l’explosion de la bombe.

Ces dernières volontés prennent la forme de deux lettres, dont une est adressée à un frère inconnu de Yukiko (donc oncle de Namiko). La seconde lettre contient une longue confession qui constitue l’essentiel du roman, et qui nous ramène dans le Japon en guerre de 1945. 

L’auteur reconstitue avec talent cette période vue par les yeux de deux enfants, Yukiko et son ami, le fils de la voisine, nommé Yukio. C’est aussi le moment où Yukiko va découvrir que son père, pharmacologue réputé, cache des secrets qui vont modifier à jamais sa vie.

Les discussions entre Yukiko et son petit fils sont l’occasion de rappeler les circonstances et les origines, vues du côté japonais, de la Seconde Guerre mondiale. L’ensemble est d’une grande sincérité et doit correspondre à l’opinion de ceux, aujourd’hui rares, ayant connus cette époque « de l’intérieur ». On ne discutera guère de leur validité historique, mais elles offrent un point de vue intéressant, correspondant à une certaine culture japonaise.

L’ensemble se lit rapidement, le récit est prenant, l’évocation des années de guerre, entrecoupée d’allez-retours dans la période contemporaine où Namiko mesure les conséquences des secrets de sa mère, est extrêmement bien menée. 

Comme Aki Shimazaki, née au Japon, vit à Montréal et écrit en français, il n’y a pas de traduction nécessaire de son oeuvre, ce qui est exceptionnel pour une autrice tout de même typiquement japonaise.

Comme souvent chez Aki Shimazaki, on s’attend à voir dans les autres volumes d’autres personnages, ici juste rencontrés, participer de la même histoire, qui ne prendra son ampleur réelle qu’à la fin des cinq livres.

Toutefois, il s’agit là d’une belle histoire, se suffisant à elle-même, et qui nous offre un point de vue original sur une des tragédies de l’histoire du Japon.

Le livre lui-même est réalisé « à l’économie » (comme toujours dans la collection Babel), en format poche, sur un papier très fin. L’éditeur, Actes Sud, ne propose aucune version en ebook et se permet d’augmenter ses tarifs de 6,6 € à 7,1 € (+ 7,5 %). La « crise du papier » a bon dos !

De cent poètes un poème, de Fujawara no Sadaié (Teika).

Au 27e jour de la cinquième lune de 1235

Traduction René Sieffert 1993, illustration calligraphique de Sôryû Uésugi.

ed. Publications orientalistes de France.

Au début de l’an 1235, le beau-père du fils aîné de Teika demanda à ce dernier de lui calligraphier un poème de chacun des meilleurs auteurs du temps, afin de décorer les cloisons mobiles de sa résidence.

Teika rédigea donc une « anthologie d’anthologie » en sélectionnant les meilleures œuvres de sa connaissance (et c’était un fin lettré – poète lui-même, et philologue). Ainsi naquit le Hyakunin isshu, la quintessence de la poésie japonaise entre le 8e et le 12e siècle. Ce recueil eut une fortune peu commune, car il inspira un jeu de société toujours en usage au Japon : les cartes à poèmes, utilisées lors des fêtes du Nouvel An, où il faut retrouver sur une carte la suite du poème noté sur une autre. 

Jeu de cartes (« karuta ») du nouvel an reprenant les « cent poèmes ».

La présente édition présente la particularité de réunir deux présentations de ces poèmes, qui sont des waka de cinq lignes :

— sur la page de gauche, la traduction établie par l’irréprochable René Sieffert, qui restitue pleinement la musicalité, le sens et l’esthétique du texte original. C’est déjà là un tour de force. Chaque poème est accompagné d’une note qui en présente l’auteur, les circonstances de sa rédaction (lors d’un concours ou non) et en détaille le thème dans la poétique classique de l’époque Héian (les experts de la barrière des rencontres, de la lune longue, de la rivière Uji ou des pécheurs d’Ojima se faisant rares en ce monde).

— sur la page de droite, une calligraphie de l’artiste Sôryû Uésugi accomplit un autre tour de force, celui de condenser en deux caractères l’esprit du poème traduit. En fin d’ouvrage, une double page présente en caractères « standart », avec leur prononciation, les calligraphies que seul un expert, à de rares exceptions, pourra identifier au premier coup d’œil.

En fin d’ouvrage, le calligraphe et le traducteur présentent leur travail, R. Sieffert en profitant pour retracer toute l’histoire du recueil, de l’époque où il fut rédigé à son utilisation actuelle dans les jeux de cartes du Nouvel An.

Le livre de 220 pages peut être vite lu, mais on s’y référera utilement de temps à autre, à son rythme, peut-être pour piocher un poème par jour, en rêvant sur les circonstances de leur rédaction. On pourrait, pour chacun, presque écrire un petit roman, ou du moins une nouvelle (une idée que je n’exclus pas de réaliser dans le futur). Le livre est étonnamment lourd, car il est réalisé sur du papier fort, qui supportera de nombreuses lectures (du 100g/m2, je pense). Deux rabats peuvent être utilisés comme marque-page. 

Chaque page est un voyage dans une époque qui, loin d’être totalement disparue, constitue à la fois les racines et le terreau de la singulière civilisation japonaise. Je ne puis que vous engager à accomplir, au fil des pages, ce calme voyage, et pour cela citer les mots du conseiller Takamura (poème 11) :

Vers les octante îles

De la vaste plaine marine

Je m’en vais, voguant.

Va-t’en le lui annoncer,

Ô la barque du pêcheur.

La submersion du Japon, de Komatsu Sakyo

Première édition française en 1977 (Albin Michel) puis chez Picquier poche, 2000

Publication au Japon en 1973

trad. M. & Mme Shibata Masumi, 250 p.

Ce roman a été, en apparence, un best-seller par le passé, d’où ont été tirés plusieurs films, une série et un manga. Le lire aujourd’hui reste toujours agréable, en tenant compte du moment de sa rédaction, le début des années 1970. Les personnages par exemple ne sont séparés de la fin de la dernière guerre mondiale que par une trentaine d’années, ce qui signifie que beaucoup ont pu connaître cette époque, et y font parfois référence.

Le roman s’ouvre sur un schéma décrivant la tectonique des plaques, ensemble des mouvements de grande ampleur affectant l’écorce terrestre. On n’y trouve pas le Japon, nous verrons pourquoi.

Nous suivons principalement les aventures de Onodera, pilote de bathyscaphe, qui effectue des recherches à grande profondeur, dans la fosse du Japon. Il y découvre des mouvements de grande ampleur, pouvant expliquer la récente disparition d’une petite île. Alors que le patron de Onodera cherche à le marier avec une riche héritière, Reiko, le déclenchement d’une éruption volcanique lui fait suspecter que les mouvements qu’il a détectés ne vont que s’amplifier. Son intuition est confirmée par le professeur Tadokoro, archétype du savant génial, mais incompris. Tous deux vont collaborer pour démontrer aux autorités que des mouvements internes du manteau terrestre se sont accélérés, au point d’attirer le Japon vers les fonds océaniques : en quelques mois, l’archipel sera englouti.

Les efforts du gouvernement japonais, de son Premier ministre et de ses collaborateurs pour envisager, secrètement au début, l’évacuation du Japon, constituent une part très intéressante de l’ouvrage, qui est divisé en six parties (la fosse du Japon, Tokyo, le gouvernement, archipel du Japon, le pays en voie de submersion, la submersion du Japon). Au cours de l’histoire, Onodera croisera plusieurs fois la route d’une serveuse de bar, Mayako, alors que de puissants séismes frappent Tokyo, puis Kyoto, et que se succèdent tsunamis et éruptions volcaniques. 

L’écriture tient en haleine, et surtout l’auteur souligne, naturellement, les particularités de la culture japonaise, qui plus est au début des années 70, où le Japon commençait à être vu par l’occident comme une menace économique (ce qui devait aboutir à des romans comme « soleil levant », de M. Crichton, ou à des essais comme « l’étreinte du samouraï », de D. Norra, en France). Ainsi, l’intrusion de l’entreprise dans la vie privée ; la fidélité à la parole donnée, le rôle occulte de vieux mentors, comme l’énigmatique vieillard Watari, éminence grise du Premier ministre ; le rôle du pays natal et le goût du sacrifice sont particulièrement bien mis en lumière. 

Le défi diplomatique, lorsqu’il apparaît que cent vingt millions de Japonais vont devoir être évacués, les tractations avec les autres nations, en particulier l’Australie, et les interrogations de chacun sont également bien décrites. 

Si certains ont pu voir le film qui a été tiré du roman, sachez que la fin en est très différente. Évidemment, les jeunes lecteurs seront peut-être surpris par une intrigue se déroulant à une époque où ni les téléphones mobiles ni le réseau internet n’existaient, ce qui explique le rôle tenu dans le roman par les journaux et les journalistes.

L’auteur, Komatsu Sakyo (ci dessus), est un habitué des « romans catastrophe », puisqu’en 1964, il a écrit « Virus: The Day of Resurrection » , roman où il imagine qu’une arme bactériologique a éradiqué toute vie humaine sur terre, sauf dans un petit groupe d’hommes et de femmes vivant en antarctique, et menacés par (déjà) un séisme… Ce roman n’a jamais été, à ma connaissance, traduit en français.

La traduction, de Maryse et Masumi Shibata, qui sont des spécialistes des poésies japonaises, est de grande qualité, ne faisant qu’exceptionnellement appel à des notes de bas de page. Les sentiments des divers personnages sont très bien rendus, et la dernière phrase est poignante, à travers le drame qu’elle sous-entend.

En conclusion, une lecture à recommander, tout en rassurant le lecteur sur l’avenir de l’archipel : non seulement le Japon ne s’enfonce pas vers les fonds marins, mais ce sont, en fait, les fonds marins qui s’enfoncent sous lui. Le pays du soleil levant n’est donc pas près, et c’est heureux, de disparaître sous les flots…

Mon exemplaire est de la seconde édition de Picquier poche (il y en a eu trois), il a été imprimé en France en 2000, et même si la reliure n’est pas parfaite, elle semble solide, vingt deux ans après !

Affiche du premier film tiré du roman.

Échos illusoires du luth, de Natsume Soseki

Éd. Cambourakis, 2021 (1re édition le serpent à plumes en 2008) – Traduction de Hélène Morita.

Ce court recueil (144 pages) regroupe deux nouvelles, « échos illusoires du Luth » (55 pages) et « Le goût en héritage » (89 pages).

La première nouvelle, qui est la plus courte, a un sujet de prime abord peu en rapport avec son titre (le luth en question étant, en fait, le koto) : après une conversation avec un ami qu’il n’a pas vu depuis longtemps, et qui va porter sur les diverses manifestations des fantômes, le héros s’inquiète de la santé de sa future femme alors qu’il rentre chez lui de nuit, par un chemin difficile. Nous suivons les cheminements de ses pensées, de ses doutes, et sa visite finale dans la famille de sa future, qu’il sait malade et pour laquelle il se met à craindre, sans raison, une issue fatale. 

C’est un récit bien mené, qui établit un parallèle saisissant entre l’état d’esprit du narrateur et sa façon de voir et de ressentir la nature tout autour de lui.

« Le goût en héritage » est une nouvelle très originale. On peut y lire une forte dénonciation des guerres d’expansion entreprises par le Japon, dont la guerre russo-japonaise, ce qui est très rare chez un auteur contemporain de celle-ci (Soseki avait trente-sept ans à l’époque). Le début de la nouvelle, très particulier, se révèle férocement antimilitariste.

L’auteur du récit se retrouve dans la gare de Shimbashi, à Tokyo, alors que rentrent, sous les acclamations de la foule, les soldats qui reviennent du siège de Port Arthur (actuellement Lüshunkou), en Chine, alors sous contrôle russe. Ce défilé de survivants lui rappelle son ami Kô, qui lui ne reviendra pas. Après bien des réflexions, l’auteur se rendra au cimetière où est censé reposer ce qui reste de son ami, et où il fera une rencontre féminine. Il appliquera ensuite une de ses théories pour retrouver, à la manière d’un Sherlock Holmes japonais, celle qu’il n’aura fait qu’entrevoir lors de sa visite funèbre.

Dans cette nouvelle, Soseki alterne avec talent de magnifiques descriptions des moments, des ambiances ; et le déroulement de ses réflexions, qui passent souvent du tragique au comique. Il montre également un goût prononcé pour les découvertes de son époque en matière de génétique, une fascination que l’on retrouvera vingt-cinq ans plus tard chez Kawabata, dans sa nouvelle « illusions de cristal ».

Il s’agit donc là d’un excellent recueil dont on ne peut que recommander la lecture.

Comme souvent chez Soseki, les deux récits ont une base autobiographique, et il est parfois difficile de séparer ce qui relève de l’invention et du souvenir.

La traduction/adaptation d’Hélène Morita est irréprochable. Elle connaît bien Soseki, pour en avoir traduit d’autres œuvres (Botchan, À l’équinoxe et au-delà), mais s’occupe aussi des œuvres de Kawabata, Osamu Dazai et Haruki Murakami. Quelques notes de bas de page précisent le contexte historique auquel Soseki fait référence. 

Le livre en lui-même (éd. Cambourakis) est un petit format (11 x 17 cm) bien rempli, imprimé en Bulgarie, loin des recueils dotés de nombreuses pages blanches et d’interminables préfaces trop souvent dispensables, ici le récit commence dès la troisième page et se termine à la dernière.

Un artiste du monde flottant, de Kazuo Ishiguro

Bien qu’on ne puisse pas vraiment dire de Kazuo Ishiguro, qui vit depuis sa petite enfance en Angleterre, soit un auteur japonais, c’est le sujet de son roman qui me permet de le compter dans la littérature japonaise.

L’artiste du monde flottant, c’est Masugi Ono, un peintre ayant acquis avant guerre (l’action se situant entre 1948 et 1950) une certaine célébrité et faisant autorité dans le monde de l’art. Sa situation lui a permis de ne pas trop souffrir de la guerre, mais à l’occasion du mariage de sa fille cadette, et des discussions avec la future belle famille, il se rend compte que ses activités passées au service de l’empire japonais peuvent porter ombrage à ses descendants.

On suit donc, sur quelques années, les souvenirs et les découvertes de Ono, ce dernier se révélant avoir réalisé quelques affiches de propagande et s’interrogeant sur sa responsabilité limitée dans le déclenchement d’une guerre qui a détruit le « monde flottant » qu’il aimait tant, celui de sa jeunesse. Au travers des observations et les réflexions d’Ono, c’est aussi le Japon actuel que l’on voit naître, avec une vigueur nouvelle et une saine confiance en l’avenir. C’est la fin d’un certain ordre, et l’avènement du monde moderne qui étonne Ono par ses nouveaux héros, son architecture, ses comportements, mais qui le charme aussi par sa vigueur et la rapidité avec laquelle le pays se relève, en quelques années, de ses ruines pour construire une nouvelle société.

Tout cela est écrit de l’intérieur d’une famille, avec bonhomie, et des dialogues empreints de déférence et de respect. Les reproches y sont suggérés, les demandes esquissées, les espoirs policés, mais les esprits progressent, même si certains préfèrent oublier leurs passions d’avant-guerre.

Kazuo Ishiguro décrit avec douceur ce relais tendu entre deux mondes, et le « pont de l’hésitation » qui relie la résidence de l’artiste à la ville, est aussi celui qui relie deux mondes, et où l’on voit le Japon hésiter entre sa marche délibérée vers l’avenir et son goût de la préservation des vestiges du passé. 

Un roman agréable et doux, qui laisse une impression d’apaisement dans un pays qui préfère oublier le passé pour construire son avenir. 

Ce roman a été publié en français en 1987 par Gallimard, la version numérique que j’ai lue datant de 2017. Il a reçu le prix littéraire Whitbread et avait été sélectionné pour le Booker prize. 

Comme Kazuo Ishiguro écrit en anglais, j’ai peu à dire au sujet de la traduction de Denis Authier, si ce n’est qu’elle respecte parfaitement le ton policé des différents dialogues.

Enfin, il me faut préciser que même si Kazuo Ishiguro a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2017, sa lecture reste facile et extrêmement agréable, il ne faut donc pas avoir peur d’avoir du mal à lire cet excellent roman qui brosse un portrait émouvant et doux d’une période charnière de l’histoire du Japon. La dédicace de l’auteur à ses parents, qui connurent cette période, montre ici les intentions de l’auteur.

Un amour inhumain, de Edogawa Ranpo

Il s’agit d’un recueil de six nouvelles écrites entre 1926 et 1955. Edogawa Ranpo, de son vrai nom Tarô Hirai, a choisi son pseudonyme en hommage à Edgard Allan Poe, prononcé « à la japonaise ». Les critiques ont souvent comparé leurs styles, mais s’il est vrai qu’il existe quelques similitudes, Edogawa Ranpo entraîne davantage son lecteur vers l’insolite que vers le fantastique.

Les six nouvelles du recueil sont proposées par 10/18 dans la série « grand détective », alors qu’elles ne présentent aucun grand détective (Kogoro Akechi, le héros détective de Edogawa Ranpo, en est absent) et que seulement deux nouvelles peuvent être qualifiées de policières…

Dans « Un amour inhumain », Edogawa Ranpo donne corps d’étrange manière aux soupçons d’une jeune épousée qui soupçonne l’infidélité de son époux. 

Une autre union malheureuse est celle de la belle Osei et de son mari, le valétudinaire Kakutaro : « L’apparition d’Osei » est un récit brillant, ou la femme mène la danse. 

« Les canaux de Mars » est un bref récit quelque peu surréaliste, paru en 1926, et qui n’a rien à voir avec la planète Mars (où l’inexistence de canaux avait été démontrée dès 1909).

L’auteur aime se mettre en scène dans ses romans, présentant certaines histoires comme des confidences qui lui ont été faites. Il en est ainsi pour « Les crimes étranges du Dr Mera », récit policier classique basé sur le grand intérêt de Ranpo pour le mimétisme. Cet intérêt s’exprime encore dans la nouvelle suivante, « La grenade », enquête policière assez classique, mais très bien menée, et à la conclusion typiquement japonaise ! Le recueil se clôt sur « L’abri antiaérien », seule nouvelle écrite après guerre, qui donne à Ranpo l’occasion de magnifiquement décrire un bombardement de Tokyo, et la confusion qu’il fait régner dans les esprits… et les corps !

La traduction a été réalisée par Miyako Slocombe, diplômée de l’INALCO en littérature moderne japonaise, qui est également interprète japonais-français et a traduit de nombreux mangas. C’est un gros travail réalisé de main de maître et respectant scrupuleusement le ton particulier de Edogawa Ranpo, pour la traduction duquel elle a été primée (Prix d’encouragement Konishi de la traduction littéraire 2017 pour Le Démon de l’île solitaire). Quelques notes de bas de page, qui ne sont pas envahissantes, précisent utilement le sens de certains termes. 

La quatrième de couverture est peu inspirée. Elle parle d’érotisme, absent de ces histoires qui concernent plutôt des amours étranges. Quant à affirmer que Edogawa Ranpo est « le maître du polar japonais », il faudrait préciser « d’avant-guerre », le lecteur peu informé risquant d’être surpris s’il connaît des auteurs de polars japonais contemporains comme Keigo Higashino. Le livre comporte 200 pages et est au format 11×18 cm. Son prix est de 6,60 €.

Mais ne boudons pas notre plaisir : ce recueil nous permet de découvrir des nouvelles remarquables, dans un style unique et avec un certain esprit de dérision morbide qui en font tout le sel. À recommander sans réserve !

Petits contes de printemps, de Natsume Soseki

Dans ce recueil, Soseki nous fait partager de très brèves histoires (25 en 140 pages) où s’entremêlent fictions, souvenirs romancés et moments de vie. Ces histoires ne sont donc en rien des contes, mais elles saisissent les instants de la vie que l’on pourrait croire sans importance. 

Couverture de la version poche représentant des iris, peinture de Fukuoka Heihachiro.

Soseki écrivit ces récits entre janvier et mars 1909, pour le journal Asahi Shinbun. On y retrouve l’auteur à des époques et dans des situations variées. Ainsi, la visite d’un voleur rappelle immanquablement un chapitre de son roman « je suis un chat », animal que l’on retrouve d’ailleurs dans « la tombe du chat », récit émouvant montrant l’importance prise dans la mort de celui dont on avait oublié qu’il était encore en vie.

Plusieurs nouvelles nous décrivent les aventures de Soseki à Londres (il y avait passé trois ans, de 1900 à 1903 – Soseki enseignant l’anglais à l’université de Tokyo). On y retrouve le Londres de Sherlock Holmes, vaguement mystérieuse, et empesantie de brouillard.

On retrouve dans « le faisan », comme dans « je suis un chat », les visites d’étudiants impécunieux, un sujet sur lequel Soseki aimait à broder.

Outre une vivante peinture d’un incendie, si fréquent à Edo, Soseki fait défiler d’une plume ironique et fantaisiste ses souvenirs d’étudiants et ses rencontres, et conclu son recueil, avec malice, par un rappel de la vanité des gens de plume…

La traductrice, Élisabeth Suetsugu, a su reconstruire avec talent le regard amusé, distancié de Soseki sur son époque et son environnement. Les termes japonais sont expliqués par des notes de bas de page, jamais envahissantes.

Si mon édition est celle parue chez Philippe Picquier, en 2003 (format poche – mais les caractères sont assez gros, la lecture en est facile), il en existe une plus récente (2019) illustrée par la graphiste chinoise Qu Lan.