Qui est le plus grand ? de Higuchi Ichiyō (Higuchi Natsu)

Sur la toile de fond d’un monde qui jette ses derniers feux, un quartier pauvre jouxtant le nord du quartier des plaisirs d’Edo, le Yoshiyara, en 1893, Higuchi Ichiyō nous raconte la fin de l’enfance de trois garçons et d’une fille, au cours d’une année fatidique au terme de laquelle ils vont devoir s’engager vers leur condition d’adulte.

Nous sommes dans un milieu misérable, loin des fastes du quartier des plaisirs qui assure pourtant indirectement la subsistance de tout le « petit peuple » dont l’auteur nous fait partager la vie quotidienne, toile de fond bigarrée devant laquelle se jouent les petits drames et les amours touchantes de la fin de l’enfance. Bien que les personnages foisonnent (cela nécessite de lire le livre d’une seule traite, ce qui est facilité par sa longueur, moins d’une centaine de pages), nous allons y rencontrer principalement quatre adolescents : Chôkichi, dit « le grand Chô », bagarreur, querelleur, fanfaron et volontiers m’as-tu-vu, cache sous ses dehors grossiers une grande gentillesse pour ses amis du faubourg, dont il est le « chef ». Une rivalité existe en effet entre les enfants du boulevard (où sont installés les familles les plus « riches ») et ceux du faubourg (où vivent les moins argentés des pauvres), mais nous ne sommes pas ici dans la guerre des boutons, et cette opposition est surtout prétexte à montrer les différents caractères des enfants pauvres d’Edo. Parmi eux, Shôtaro, fils du prêteur sur gage, ne fait pas, lui, mystère de sa gentillesse, alors que Shinnyo, prototype du bon élève et destiné à devenir bonze pour prendre la suite de son père, affecte un grand détachement après avoir subi, puis dépassé, les moqueries de ses camarades. Il est secrètement épris de la jeune Midori, la jeune fille de la bande, sœur d’une geisha de bonne renommée, O Maki, et destinée à prendre le même chemin que sa jolie grande sœur qui officie au Yoshiwara, où, très clairement, elle fait bien entendu commerce de ses charmes. Midori est le personnage principal du roman, attachante et fière, parfois aussi désemparée par le destin qui l’attend et auquel elle aimerait pouvoir, en ralentissant la course des jours, échapper le plus longtemps possible.

Le roman de Higuchi Ichiyō est à l’origine une nouvelle, takekurabe (ce qui peut aussi se traduire par « grandir », ou bien « croissance ») parue par épisodes entre 1895 et 1896 dans la revue Mezamashi gusa. Il est écrit dans une langue simple et belle, qui laisse place à de nombreuses expressions typiques qui sont expliquées en fin d’ouvrage dans une douzaine de pages de notes (qui auraient été plus pratiques en bas de page). Certes, le niveau littéraire des expressions utilisées par des adolescents peut nous surprendre (agréablement), mais cet artifice est explicité par une fréquentation assidue des personnes travaillant au Yoshiwara, qui aurait eu pour conséquence d’améliorer leurs capacités d’expression…

L’autrice, Higuchi Ichiyō, d’un milieu très modeste, a vécu pendant plus d’un an, avec sa mère et sa sœur, dans le quartier qu’elle décrit, où elle a géré une petite épicerie. Elle nous livre donc une fiction qui est aussi un témoignage de première main sur cette époque. Elle n’a hélas pas eu le temps de profiter du succès de ses rares œuvres, car la tuberculose l’a emportée à l’âge de vingt-quatre ans. Sa nouvelle a été adaptée par deux fois au cinéma au Japon, en 1924 et 1955 (voir affiche du film ci-dessous).

Le livre lui-même (éditions Picquier, imprimé en France, 6 €) est écrit en caractères assez petits et serrés, et contient quelques illustrations de qualité hélas plus que moyenne, ce qui semble dû davantage à l’impression qu’à l’artiste, et dont certaines auraient pu être avantageusement omises. Un plan des lieux d’Edo dont il est fait état dans le texte est aussi fourni, tiré d’une étude japonaise de l’œuvre, par Aoki Kazuo, mais il est hélas trop petit et trop mal imprimé pour être réellement utile (vous trouverez en fin de chronique un plan plus lisible et plus simple, que j’ai tracé à partir de celui de Aoki Kazuo). Par contre, et c’est rare, l’introduction de sept pages d’André Geymond, le traducteur, est à la fois suffisamment brève et intéressante, ce qui est rare. Il y donne des détails sur la vie de l’autrice, la structure de son œuvre et les procédés littéraires qu’elle emploie.

Pour la traduction elle-même de ce grand classique de la littérature japonaise, André Geymond a été aidé par Pierre Faure, traducteur de « la Sumida » de Kafu Nagai, et quatre spécialistes japonais. Le résultat est excellent, rendant parfaitement l’atmosphère particulière de l’époque et du lieu, quitte parfois à gêner le lecteur néophyte par de très nombreux termes japonais qui, fort heureusement, sont explicités dans les notes ou bien se comprennent en raison de leur contexte. 

On ne peut que conseiller la lecture de cette célèbre nouvelle aux allures de petit roman qui décrit une dernière année d’enfance et de relative insouciance dans un quartier qui bruisse, sans y participer pour autant, des fastes du Yoshiwara ; et qui donne la vedette à des enfants face à leur destin, ce qui n’est pas si courant dans la littérature japonaise.

La fille de la supérette (Konbini) de Sayaka Murata

Keiko Furukura est « différente » des autres jeunes femmes. Est-ce par manque d’empathie, d’ambition ou de besoin de lien social, peu importe, ce qui compte vraiment, c’est que sa différence la rend heureuse dans son travail et dans sa vie, les deux étant synonymes.

Keiko travaille dans un konbini, un petit magasin où m’on trouve principalement, mais pas exclusivement, des produits alimentaires, et qui est ouvert 24h/24. D’habitude, c’est un travail à temps partiel qui est surtout utilisé par des étudiants ou des immigrés, le temps pour eux de terminer leurs études ou de trouver un meilleur travail une fois l’apprentissage du japonais terminé. 

Seulement voilà : pour Keiko, ce petit boulot non qualifié, c’est sa vie. Elle a trouvé son bonheur dans « le chant du konbini ». Sa vie est cadencée, emplie, prend tout son sens dans ce magasin dont elle maîtrise l’environnement et les codes, écrits ou non. Son expérience fait d’elle une employée modèle, même si tous s’interrogent sur la raison qui la pousse à rester dans un emploie vu comme subalterne et peu valorisant.

Keiko vit seule, mais sa famille s’interroge, tout comme ses rares connaissances, anciennes élèves de son lycée. Elle ressent leur pression, leur obsession de la normalité : avoir un bon travail, se marier, avoir des enfants, cesser alors de travailler ; la « voie royale » de la bonne épouse japonaise. Un jour, un nouvel employé, Shiraha, arrive au Konbini. Lui aussi inadapté à la société japonaise, il s’oppose en tout point à Keiko : lâche, fainéant, parasite, on ne peut dire qu’il inspire la sympathie. Pourtant, c’est avec lui que Keiko va tenter d’obtenir une feinte normalité.

L’auteur, Sayaka Murata, a écrit ce court roman, grand succès populaire et critique au Japon, alors qu’elle travaillait elle-même dans un konbini. Elle y est restée dix-huit ans, ce travail lui laissant le temps d’écrire, et elle avait déjà remporté deux prix littéraires importants (Prix noma des nouveaux écrivains en 2009, prix Mishima en 2013 pour la température du squelette de la ville de Shiroiro) avant de quitter son emploi en 2016, lorsque Konbini a remporté le prestigieux prix Akutagawa. Sa profonde connaissance de la mécanique interne du konbini se retrouve donc dans son roman, mais chaque lecteur y trouvera de quoi nourrir ses réflexions sur la normalité, bien entendu, mais aussi le travail, les rapports entre individualité et société, et bien d’autres thèmes encore, comme la vie conjugale ou la prédestination !

L’écriture est simple, claire, correspondant parfaitement à la candeur de la narratrice, à sa faculté à regarder le monde sans y participer vraiment, au masque de normalité que la vie du konbini l’aide à porter en permanence, lui fournissant un ensemble de références simples lui convenant parfaitement. La traductrice, Mathilde Tamae-Bouhon, a parfaitement su transcrire les réflexions atypiques de l’héroïne et sa façon attachante (que d’aucuns trouveront peut être terrifiante) de voir le monde.

Un roman nécessairement court où le lecteur sera donc le bienvenu !

Martyre, de Mishima Yukio

Un mini recueil de deux nouvelles paru chez Folio. Ces deux nouvelles sont extraites d’un autre recueil, « Pélerinage aux trois montagnes ». Cette façon pour le moins curieuse de multiplier les éditions semble à la mode, et on peut s’y laisser prendre : j’ai ainsi acheté « Dodoji », chez Folio, qui contient des nouvelles extraites de « la mort en été », recueil que j’ai déjà lu et chroniqué ici même. L’éditeur signale en petit caractére et en quatrième de couverture que les nouvelles sélectionnées par Folio sont extraites d’autres ouvrages, mais cela n’est pas mentionné lors des ventes en ligne… Encore un coup en traître d’un éditeur qui prend aussi peu en considération l’avis d’un auteur, fût il mort, que l’intérêt de ses lecteurs. Étant maintenant avertis de cette étrange pratique, revenons à nos deux récits, intitulés « ken » (sabre) et « martyre ».

Mishima nous raconte tout d’abord (et principalement, cette nouvelle faisant 93 pages sur les 122 du livre) l’histoire de Jiro, jeune champion de kendo tout entier dévoué à son art, qui va diriger l’entraînement de son club en vue d’un championnat. Jiro est un « pur » dont toute la conscience et la volonté sont dirigés vers le perfectionnement de son art. Il s’oppose en cela à Kagawa, jeune homme un peu moins talentueux mais qui mène une vie plus conforme aux usages de son temps et de son âge. Jiro est admiré de tous, et plus particulièrement du jeune Mibu. Toutefois, la perfection de Jiro est telle qu’elle heurte les autres membres du club, qui désespérent de s’y élever, malgré l’entraînement rigoureux auquel il va les soumettre. Cet insoutenable désir de perfection porte en lui le germe de sa destruction : Jiro ne peut trouver tolérable les faiblesses de ses camarades si ces derniers en font preuve alors qu’ils sont sous son autorité. C’est dans cette faille que va s’engouffrer Kagawa, Mibu devant alors choisir de partager la défiance de ses camarades ou d’affirmer devant tous son allégeance à Jiro. Ce dernier devra ensuite trouver comment répondre au défi lançé à sa propre rigueur morale par la désobéissance de ses camarades.

On retrouve ici du grand Mishima. L’écriture est nette, limpide et précise tout en se faisant poétique, inspirée, martiale parfois, délicate souvent, toujours au service d’un idéal. Certains passage ne sont pas sans rappeler « le Japon moderne et l’éthique samouraï » (que je chroniquerai plus tard) par leur référence au hagakure, le code d’honneur des guerriers, et par l’atmosphère du dojo de kendo. Le jeu des tensions entre Jiro et ses camarades est parfaitement rendu, illustré, chaque expression, chaque image nourrissant cette atmosphère si particulière. J’en veux pour preuve cet extrait (p. 20/21) : 

« Dans cette permanence temporelle, la vieillesse rejoignait la jeunesse, l’une cachant derrière le masque de fer la blancheur de ses cheveux, l’autre la rougeur de ses pommettes. Elles se reconnaissaient clairement, avec une simplicité toute allégorique, partenaires et adversaires, et c’était exactement comme si la vie, pleine d’impuretés parasites proliférant dans la plus extrême confusion, était devenue aussi limpide que la surface d’un échiquier. De cette vie parfaitement tamisée, il ne devait plus rester que la quintessence : c’est à dire qu’un beau jour dans un couchant d’une flamboyante intensité, la jeunesse et la vieillesse devaient se rencontrer pour croiser leurs fers en un combat décisif. »

La seconde nouvelle se déroule dans un internat de jeunes garçons de bonne famille. Hatakeyama, violent et dépravé, s’oppose au doux Watari, nouveau venu dans l’école et souffre-douleur. Watari semble étrangement beau et passif au fil des diverses persécutions qu’il subit, allant jusqu’à provoquer une étrange affection de la part de son bourreau principal (de nos jours, nous parlerions de harcèlement). Watari sera donc provisoirement intégré à la bande de Hatakeyama, jusqu’à ce que ce dernier ne puisse plus supporter ses sentiments…

Nous sommes loin ici d’une simple description de la violence adolescente déjà rencontrée dans « le marin rejeté par la mer », car Watari a des aspects christiques, et le rejet violent qu’il subit, dont les motifs restent obscurs, va plonger le lecteur dans le mystère…

Mishima excelle ici aussi dans l’illustration des gouffres de l’adolescence, dans la peinture de la perversité sous les regards angéliques, dans une certaine exaltation d’une mystique de la force qui se dégage des deux nouvelles de cet extrait de recueil qui se lit d’un seul trait, comme le mouvement fluide et parfait d’un sabre de bambou fendant l’air épais d’une salle d’entraînement pour frapper le crâne indolent du lecteur surpris : un excellent moment de lecture en perspective !

Le marin rejeté par la mer, de Mishima Yukio

éd. Gallimard, publié au Japon en 1963 et traduit du japonais par Gaston Renondeau.

Le jeune Noboru vit avec sa mère Fusako, jeune veuve dirigeant un grand magasin pour clientèle huppée, à Yokohama, grande cité maritime à quelques dizaines de km au sud de Tokyo.

Un soir, Noboru découvre qu’il peut espionner la chambre de sa mère à travers un trou de la cloison, et c’est alors qu’il la surprend avec Ryujî, un officier de marine qu’ils ont tous deux rencontré et qui passe la nuit avec elle. Fusako n’est pas coutumière de ces rencontres, et il apparaît bien vite qu’elle souhaite s’engager avec Ryuji. Ce dernier est las de la vie de marin, qui n’a pu combler son désir d’absolu. Après un dernier voyage, il va donc rentrer à terre et s’installer chez Fusako, qui le destine à devenir son mari et à travailler dans son magasin. C’est compter sans Noboru. Tout d’abord, ce dernier n’est guère opposé à la nouvelle vie de sa mère ; bien au contraire, il accueille avec joie cet homme en qui il voit un héros. Malheureusement, cette image ne va pas s’accorder avec le quotidien de la vie à terre, et le brave Ryojî va bien vite perdre son aura pour endosser l’insupportable banalité d’une existence paternelle que Noboru va juger non seulement inutile, mais punissable. Car Noboru appartient à une bande d’adolescents de treize ans qui vont croiser Ryoji alors que ce dernier a abandonné toute rigueur vestimentaire ou protocolaire, ce qui va emplir de honte Noboru, qui l’avait présenté comme un homme d’exception. 

La bande de Noboru, où chacun est désigné par un chiffre correspondant à son rang, est menée par un « chef » très particulier : loin de jeux innocents, ce dernier les entraîne à travers ses réflexions (dont aucun enfant de cet âge ne serait capable, soulignons-le, et espérons-le aussi) vers une mystique de la puissance vue comme la capacité de donner la mort. Ryujî ayant mis à mort l’enfance de Noboru, il devra, devant le tribunal improvisé de ces jeunes conduits vers l’exaltation de leur toute-puissance, répondre de ses actes les plus anodins.

Mishima nous entraîne ici dans les noirceurs enfantines, dans un monde où l’individu se fond dans l’appartenance et dans l’obéissance. Il réussit le tour de force de nous faire entrer dans l’âme noire du chef de la petite bande, et même s’il apparaît qu’aucun enfant de treize ans ne saurait raisonner comme il le fait, Mishima n’a pas besoin de singer un quelconque langage enfantin pour donner corps à sa vision de cette enfance particulière : c’est avec talent qu’il y développe et expose une mystique sombre, un nihilisme d’enfants perdus et cruels, un exposé magistral des pensées tempétueuses qui bouillonnent dans des têtes à l’aspect innocent et dont seul, parfois, le regard trahit la noirceur.

Plus qu’une déconstruction, terme à la mode, c’est à un démembrement de la société japonaise d’après guerre que se livre Mishima. Ainsi, Fusako, la mère très occidentalisée et Ryuji, le marin qui oublie trop vite la mer et sa quête de gloire, ne peuvent qu’ignorer combien Noboru, influencé par le chef de bande qui vit dans une grande maison aussi cossue que vide, déteste le monde qu’ils représentent ainsi que la douceur et la beauté qui pourrait s’en échapper. Certaines pages du pavillon d’or ne sont pas loin ! 

Si la traduction de Gaston Renondeau est excellente, à un détail près (un sac en armadillo, p.135, n’est pas un sac en alligator, mais en peau de tatou), on n’en dira pas autant du travail de l’éditeur, Gallimard, qui laisse subsister quelques coquilles et croit indispensable de donner en quatrième de couverture un résumé qui ôte tout suspens à la lecture en révélant toute l’intrigue.

Le titre original de l’ouvrage signifie « un remorquage dans l’après-midi » et fait référence à la situation de la fin de l’ouvrage. Il souligne aussi combien il est agréable de se laisser entraîner par le talent de Mishima sur le gouffre amer des cruautés adolescentes.

Esprits et créatures du Japon, de L. Hearn, traduit par Marie Cécile (« Marc ») Logé et illustré par Benjamin Lacombe.

Parmi les « beaux livres » paraissant aux alentours de Noël, celui-ci se démarque par son sujet et surtout ses magnifiques illustrations réalisées par le talentueux B. Lacombe. Ce livre fait suite à « Histoires de fantômes du Japon », et comme lui reprend des textes de Lafcadio Hearn, auteur globe-trotter de la fin du 19e siècle s’étant fixé au Japon en 1900, y compilant les légendes et contes traditionnels avant de devenir professeur d’anglais à l’université Waseda de Tokyo. Il fera partie des très rares Occidentaux à recevoir la nationalité japonaise sous le nom de Koizumi Yakumo.

Benjamin Lacombe a superbement illustré huit contes que L. Hearn avait publiés dans « Kwaidan : Histoires et études de sujets étranges », ainsi qu’une petite étude sur les renards enchantés, esprits peuplant fréquemment les contes, représentés par Hiroshige dans ses « cent vues célèbres d’Edo – renards de feu la nuit du Nouvel An sous le micocoulier près d’Oji » et dont les avatars sont détaillés dans le culte du renard Inari.

Le quadriptyque central révélant un somptueux tableau sur les variations des quatre saisons, que l’on aimerait pouvoir encadrer, a justement pour thème une renarde enchantée aux accents très humains.

Les contes réunis dans l’ouvrage nous font rencontrer un homme requin nostalgique, l’esprit d’une rivière, un couple inséparable, un cerisier hanté fleurissant en hiver, une magnifique jeune femme qui n’en est pas vraiment une, un fils cruel et un homme perdu dans un rêve qui n’est pas sans rappeler celui de Tchouang-tseu dans son« Discours sur l’identité des choses ». L’occasion de constater que les entités fantastiques du folklore japonais s’incarnent volontiers pour tenir lieu de compagnes aux humains, dont ils aiment à partager l’intimité.

Dans la préface, le prof. Mathias Hayek, dont la récente thèse portait précisément sur « divination, encyclopédisme et pensée critique dans le Japon prémoderne » détaille les caractères des yokai, ces esprits facétieux ou dangereux, et montre combien B. Lacombe a su en saisir l’essence.

Le livre s’ouvre et se termine par un calque, donnant aux illustrations qu’il porte l’allure d’apparitions fantomatiques dans une brume se superposant à la réalité du monde flottant. Les oeuvres de B. Lacombe sont magistrales, poétiques sans être mièvres, esthétiques et somptueuses, et ce n’est pas pour rien qu’en fin d’ouvrage l’illustrateur dédie son travail aux maîtres des estampes tels que Kuniyoshi, Hokusai ou Hasui Kawase. Ses illustrations ne sont pas sans rappeler leurs oeuvres : ainsi, p. 44, le couple vu de dos contemplant sous une ombrelle un cerisier enchanté fleurissant sous la neige (un superbe tableau) n’est pas sans rappeler, dans l’attitude, les couleurs et l’aspect, le « couple sous une ombrelle dans la neige » vu de face dans l’estampe de Suzuki Harunobu. Cette inspiration est encore plus manifeste p. 51, qui se révèle être une talentueuse réinterprétation du paysage décrit dans la partie droite du triptyque « montagnes et rivières sur la route de Kiso » de Hiroshige. De même, nombre d’illustrations naturalistes (des oiseaux en particulier) rappelleront les oeuvres d’Utamaro, et les dessins de jeunes femmes renvoient aux images de « bijin » des maîtres de l’estampe. 

Bien que la fin du livre, qui intègre huit pages de notes précisant le sens de termes japonais, contienne quelques pages dédiées aux « jeux de yokai », on ne peut sans doute pas dire que ce bel album se destine aux enfants (ou alors très sages) mais plutôt aux adultes amateurs de beauté (donc du Japon) et ayant su conserver une âme prompte à savoir s’émerveiller.

Remarquons enfin que ce volume, réalisé avec une solide reliure qui supportera bien des consultations, doté d’un signet et tiré sur un beau papier rendant justice au talent de l’illustrateur, a été imprimé, comme le précédent, à Barcelone, les imprimeurs français ne semblant pas être à la hauteur de la tâche, ou alors pour un tarif prohibitif qui n’aurait pas permis de contenir le prix (30 € pour 160 pages format A4) de ce remarquable ouvrage.

Murasaki-shikibu poèmes

Ce petit livre paru en 1986 aux P.O.F. est une fenêtre discrète sur l’univers disparu de Murasaki-Shikibu, l’autrice millénaire du Dit du Genji. Hormis ce célébrissime roman, seul son journal et les poèmes regroupés dans ce recueil nous sont parvenus. Murasaki-shikibu était comptée comme faisant partie des trente six génies de la poésie japonaise. Magnifiquement traduits et interprétés par R. Sieffert, nous retrouvons en une centaine de pages 125 poèmes dont la plupart sont de Murasaki-shikibu, les autres ayant été compilés de sa main et correspondant à ceux lui ayant été adressé par de fins lettrés, dames de cours ou prétendants de haute lignée. 

Il faut revenir un instant sur la vie des dames de cour à l’époque Héian pour comprendre l’importance de ces textes : Elles étaient enfermées, le plus souvent soustraites aux regards masculins, et ne communiquaient avec leurs prétendants et visiteurs qu’au moyen de poèmes dont les sens cachés n’apparaissaient qu’aux lettrés experts en poésie chinoise ou possédant à fond les légendes classiques de l’époque. Ces dames, instruites et raffinées, éloignées de la pratique du chinois « réservé » aux hommes, inventèrent, si l’on peut dire, la langue japonaise sous sa forme écrite.

Ce sont par leurs poèmes que ces femmes revêtues de douze couches de soie exprimaient leurs joies et leurs peines, leurs sentiments et leurs impressions, et par eux qu’elle accédaient à la renommée. L’immense « dit du Genji » ne compte pas moins de 794 de ces tanka, ensemble de cinq lignes comportant 5, 7, 5, 7 et 7 syllabes, rythme que R. Sieffert a réussi le tour de force de respecter en français.

Ce recueil est présenté de façon intelligente (ce n’est pas toujours le cas des ouvrages où foisonnent des notes en fin d’ouvrage, difficiles à consulter en cours de lecture, et qui multiplient les préfaces), car les poèmes sont présentés sur les pages impaires accompagné non seulement des présentations de la poétesse, qui précise le cadre de leur rédaction, mais aussi des précisions et notes du traducteur qui sont situées juste en face, sur les pages paires.

Quels sont les messages que Murasaki-shikibu nous adresse, par delà un fossé de dix siècles ? Des amies qui vont et viennent « au cri faiblissant des insectes », des nouvelles de pays lointain, parvenus « guidées par la Lune », des souvenirs de voyage où des « vagues dressées dans le soir, rudement s’agitent », la cour effrénée d’un prétendant « au coeur volage » mais qui deviendra son mari, un deuil où « l’univers tout entier, de sombres brume se vêt », mais aussi un ruisseau qui coule, la lune dans la nuit ou un oiseau qui chante : milles fragments d’une vie si lointaine et si proche, et la belle découverte d’un auteur majeur de la littérature mondiale.

Le crépuscule de Shigezo, de Sawako Ariyoshi

Nous sommes à Tokyo, au milieu des années soixante. Akiko, femme active travaillant dans un cabinet d’avocats, vit avec son mari Nobutoshi et son grand fils Satoshi dans une petite maison. Dans leur jardin, ils ont fait construire un petit pavillon pour ses beaux parents, l’irascible et maladif Shigezo et sa femme, la douce et trop gentille « grand mére » de la famille Tachibana. 

Devant assumer son travail et les tâches ménagères, Akiko a un quotidien bien réglé qui va être bouleversé non seulement par la mort subite de sa belle-mère, mais surtout par la découverte que son beau-père Shigezo est devenu sénile, s’enfonçant inexorablement dans la dépendance et l’infirmité.

Sawako Ariyoshi nous décrit avec simplicité et vérité dans ce roman le quotidien d’une famille japonaise confortée au handicap lié au vieillissement. Akiko se retrouve seule à devoir prendre en charge son beau-père. Malgré l’aide minimale de son grand fils et celle, extrêmement épisodique, de son salary-man de mari, nous la suivons affronter le quotidien avec détermination malgré les incartades de son beau-père, dont l’appétit démesuré, les fugues et les terreurs nocturnes ne lui laissent guère de répit.

Au-delà de son engagement pour adoucir ce « crépuscule de Shigezo », Akiko se trouve confrontée à son propre vieillissement, et va réfléchir à celui de la population de son pays.

On suit avec intérêt les mésaventures de la battante Akiko, confrontée à la passivité de son entourage familial, mais aussi réconfortée par l’aide qu’elle obtient de ses voisins et amis, dont les portraits savoureux ne sont pas pour rien dans le charme du roman. Sawako Ariyoshi redonne vie avec art à une époque et un petit morceau du grand Tokyo, tout en campant le portrait d’une maîtresse femme désireuse de s’émanciper de la tradition de l’épouse au foyer tout en étant forcée d’en assumer, jusqu’à l’absurde, tout les rôles, même celui de garde-malade, puis d’auxiliaire de vie.

Dans ce roman attachant, tout sonne juste, des réflexions de l’héroïne aux descriptions des rites funéraires qu’elle découvre, des réactions de son mari à celles de son entourage, qui sont aussi l’occasion d’éclairer les relations complexes entre belle-mère et belle-fille !

L’éditeur (Mercure de France – Folio, la première édition française étant parue chez Stock en 1986 sous le titre « les années du crépuscule », son titre original signifiant « l’individu qui est ici présent »), dont on se demande s’il a (re)lu le livre, situe l’action à la fin des années soixante-dix, et croit spirituel de comparer l’auteur à Simone de Beauvoir. On se demande bien pourquoi. Même si Sawako Ariyoshi campe le portrait d’une femme active, moderne et courageuse, cette dernière s’intègre parfaitement «  à la japonaise », dans un monde certes changeant, mais pétri de révérence envers les traditions, même si ces dernières sont profondément machistes à nos yeux (la passivité des hommes de la famille d’Akko n’étant, hélas, que bien trop crédible, même de nos jours). 

Il faut aussi rendre hommage au travail impeccable du traducteur, Jean Christian Bouvier, qui a parfaitement su transcrire l’atmosphère particulière, familière et intime, de ce roman.

Au final, on ressort comblé des 365 pages de l’ouvrage (qui a donné lieu à plusieurs films au Japon), même si les lecteurs et lectrices d’un certain âge pourront y trouver, aussi, le miroir de leurs craintes de la dépendance de leurs propres parents, ou de la leur même, tant la déchéance mentale, puis physique de Shigezo y est magistralement décrite. Sawako Ariyoshi nous montre par son écriture sincère que l’espoir existe toujours, même dans l’extrême dénuement de l’âme et la ruine du corps que le grand âge peut nous réserver, et même pour une femme résolue à tout affronter pour vivre selon son coeur.

Ci dessous : affiche d’un film tiré du roman, et dvd d’un autre film tiré de la même oeuvre.

Suisen, de Aki Shimazaki

Gorô est un homme d’affaires satisfait de lui-même et de sa vie. Un mariage sans histoire, des enfants sérieux et obéissants, deux maîtresses, dont une actrice célèbre, incapables de résister à son charme ravageur, et une collection de photographies en compagnie de célébrités qui flattent son légitime orgueil de sachô (PDG).

Il y a bien quelques ombres, comme son ancienne rivalité avec sa demi-soeur, ou le fait que sa belle-mère ait reçu de son défunt père la majorité des actions de sa société, mais rien de préoccupant pour celui dont la réussite éclatante, l’entregent et la prospérité de l’entreprise démontrent la valeur.

Pourtant, en quelques jours, son bel univers et ses certitudes vont se lézarder. Pourquoi est il soudain hanté par le souvenir de sa première petite amie, qui ignorait sa richesse et le fascinait tout en l’intimidant, car elle savait voir ses failles ? Quels sont les ressorts cachés sous cette carapace d’autosatisfaction et d’égoïsme dominateur ?

Ce roman de Aki Shimazaki, faisant partie d’une pentalogie, l’ombre du chardon, sonne juste. Il peut se lire en ignorant tout des autres livres du cycle, car chacun de ces derniers, selon l’habitude de l’auteur, raconte une histoire indépendante des quatre autres, mais où l’on retrouve des personnages communs. Son écriture est caractérisée par une étude fouillée des caractères humains et une peinture vraie des secrets du coeur. 

On ne peut que recommander la lecture de ce court roman (130 pages) paru aux ed. Babel, intégrant un petit glossaire pour eux qui ne sont pas familier des termes japonais de la vie courante, et où l’on retrouve la douceur et la maîtrise des caractères de l’autrice du coeur du Yamato.

Le meurtre d’O-Tsuya, de Juhichirô Tanizaki

Ce court roman nous fait partager la destinée tragique de deux amants, Shinsuke et Ô-Tsuya. Cette dernière est la très belle fille d’un préteur sur gage prospère où travaille le beau Shinsuke, jeune homme placé chez un patron en tant que hôkônin, apprenti partageant la vie de ses patrons et accomplissant en plus de son travail quelques tâches domestiques. Shinsuke, de modeste extraction, ne peut prétendre à épouser la belle Ô-Tsuya. Les deux amants ont bien le projet de s’enfuir ensemble, mais celui ci reste pour Shinsuke rejeté dans un avenir bien vague, ce projet étant surtout dû à l’initiative de l’ingénue et romanesque O-Tsuya. Ce qui n’est qu’une rêverie va brutalement se réaliser grace à l’initiative d’un client, Seiji, qui tient une auberge. Seiji se fait fort de loger les deux fuyards tout en jouant le rôle d’entremetteur auprès de leurs parents respectifs : croyant leurs enfants disparus et capables du suicide amoureux, Meiji se fait fort de plaider leur cause afin que le mariage puisse se faire malgré les conventions sociales. 

Les deux amants prennent donc la fuite et Seiji les tient informés de ses négociations. Après plusieurs mois où O-Tsuya montre un certain penchant pour la boisson et les jeux de l’amour, Seiji convoque Shinsuke un soir, lui disant que son père est sur le point de céder à sa demande et que le mariage va pouvoir se faire. Celui-ci quitte à regret O-Tsuya, mais rien ne va se passer comme il l’attendait, et l’honnête jeune homme devra peu à peu se muer en meurtrier pour retrouver sa belle, puis pour l’arracher à ceux qui, selon toute apparence, l’ont enlevé et transformée en redoutable courtisane.

On suit avec plaisir les aventures de ce couple peu commun dans le Japon du début du vingtième siècle (le roman date de 1915), les surprises sont nombreuses et les caractères dépeints avec un réalisme empreint de fatalité. Ainsi, les sentences prophétiques d’un ami de Shinsuke vont, contre toute attente, se réaliser pour aboutir à ce qui donne son titre au roman, le meurtre d’Ô-Tsuya.

L’écriture de Tanizaki, servie par l’excellente traduction de Jean-Jacques Tschudin, est d’un abord facile et d’une grande fluidité, tout en restant marquée par un certain fatalisme et en mettant en exergue le côté sombre de ses personnages. Lire ce cour roman est un réel plaisir auquel je ne peux que vous engager, et ce d’autant que son coût (2 €) est des plus modiques !

Le pont flottant des songes, de Tanisaki Junichirō

Le titre de ce court roman fait référence au dernier chapitre du roman-fleuve « le dit du Genji », et fait partie d’un poème qui commence le livre : il est écrit par l’une des mères du narrateur le jour où celle-ci termine la lecture de l’imposant roman. Car notre héros, le jeune Tadasu, a deux mères qui se superposent dans sa mémoire et dans son cœur. 

La première mère de Tadasu, surnommée Chinu, meurt à vingt-deux ans, alors qu’il en a cinq. Les souvenirs de Tadasu sont confus à cette époque, s’attachant plutôt à sa maison, l’ermitage aux hérons, à l’histoire du lieu, à ses bruits, comme celui du sôzu, tuyau de bambou basculant lorsqu’il est plein d’eau et claquant de façon caractéristique en reprenant sa place, et qui rythmera le récit.

Deux ans après la mort de sa mère, son père se remarie avec une autre Chinu, qui va s’employer, sur les instructions de son mari, à remplacer, à s’identifier même à la disparue. Elle va ainsi adopter les mêmes comportements, qui ne se limitent pas à l’usage du koto : comme il le faisait avec sa première mère, Tadesu va dormir avec elle, et va même la téter, comme il le faisait tardivement avec sa première mère. 

Au fil du temps, les relations vont s’approfondir entre la belle-mère et son fils adoptif, se troubler aussi, avec l’accord tacite du père, qui cherchera toujours à les rapprocher. Tadasu découvrira par sa nourrice les secrets de ses parents, restant, jusqu’après son mariage, dans l’ombre et la dépendance de sa belle-mère. C’est à la femme de Tadasu que reviendra de trancher ce nœud et d’amorcer la conclusion du récit.

Tanisaki nous offre ici la chronique trouble d’une relation filiale passionnée et d’une maternité de substitution vécue de façon étonnante, absolue. L’écriture en est délicate, nourrie de références classiques japonaises et de la description d’un quotidien qui peut parfois nous surprendre ou nous choquer, tant est facile à oublier la distance temporelle, géographique et culturelle… Il n’y a toutefois rien de scabreux ou de choquant, seule fonctionne la suggestion de l’écriture, la possibilité d’une intention, sans que jamais certaines limites ne paraissent franchies, mais tout en restant si proche de la frontière.

Le traducteur, Jean Jacques Tschudin, rend parfaitement la délicatesse du trait voulu, je crois, par Tanizaki, et ses annotations sont précieuses. Un excellent roman pour sonder les tourbillons si fréquents sous le pont flottant des songes…